De fait, le sujet est d'importance, et les signaux d'alarme émis depuis des décennies par les scientifiques, d'abord négligés et associés à des tableaux d'un pessimisme excessif ou irréaliste, ont finalement conduit à des prises de conscience douloureuses d'une dérive manifeste et de plus en plus rapide, dont les effets à courts termes sont susceptibles d'être à la fois très graves, et totalement irréversibles.
A l'évidence, l'alarmisme ouvert des observateurs n'est nullement motivé par des estimations projectives, toujours passibles d'une relative subjectivité, ou des considérations théoriques, dont les conclusions fluctuent au fil des rapports d'expertise, mais par une mesure directe et objective d'éléments factuels solides, accessibles à tout un chacun : raréfaction des ressources naturelles, réduction de la biodiversité, altérations climatiques, catastrophes naturelles ou industrielles, ravages écologiques, tels sont les facteurs tangibles et irrécusables qui ont induit la volonté de s'opposer désormais à un mode de fonctionnement global aux conséquences très lourdes sur le plan socio-environnemental.
Synthétisé dans une formule lapidaire « penser globalement – agir localement » d'une grande force expressive, le principe essentiel du concept de Développement Durable affirme le caractère incontournable de l'initiative de terrain, confiée à la discrétion des ressortissants d'un territoire donné, auxquels il appartient de mettre en oeuvre de manière pratique, chez eux, le grand mouvement enclenché à l'échelle internationale à l'occasion de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement tenue à Rio de Janeiro en 1992. Au niveau macroscopique (stratégies de consortiums internationaux, accords entre gouvernements...) comme en matière d'initiatives locales, l'ambition affichée se décline en axes clairs, prescrivant notamment l'économie et la gestion des ressources, la régulation des recours aux artéfacts chimiques sur les surfaces agricoles, la construction d'édifices écologiques, le traitement des déchets, une rationalisation des modes de transport proposés et, de manière plus indirecte, la mise en valeur de la culture et du patrimoine considérés comme vecteurs de cohésion et d'équilibre sociaux.
Aussi justifiés et enviables que puissent apparaître les objectifs précédemment évoqués, il faut cependant garder à l'esprit qu'en dernière analyse, l'enjeu de tous ces efforts est et doit rester, de manière inaliénable, le mieux-être à long terme des personnes, de toutes les personnes, de quelque origine ethnique, sociale ou géographique qu'elles proviennent. Dans ces conditions, il convient de se demander si les mesures édictées plus haut seront véritablement profitables à tous, à certains plus qu'à d'autres, ou même si l'avantage des uns pourraient être franchement orthogonal aux intérêts des autres.
A titre d'exemple, penchons-nous un instant sur les remarques pointant la production de gaz à effet de serre, assorties de demandes de ralentissement des efforts de développement industriel, y compris pour les pays en voie de développement. De telles exigences, si elles peuvent être entendues par les nations du bloc occidental, sont plus difficiles à recevoir pour leurs homologues du Sud, qui voient d'un mauvais oeil leur propre épanouissement mis en cause par un argumentaire apparaissant soudain alors qu'ils se préparent à mobiliser leurs ressources potentielles, alors qu'il n'avait pas cours à l'époque de leurs prédécesseurs. Mieux encore, les ressortissants de ces états ne se sentent nullement responsables des dommages collatéraux imputables à l'activité industrielle débridée soutenue par les pays développés durant ces dernières décennies, et on a été surpris de voir apparaître certains raccourcis étranges tels que la notion de « colonisation environnementale », manifestant sans ambiguïté l'hostilité des populations du Sud, si ce n'est de leurs gouvernants, vis-à-vis de recommandations occidentales jugées déplacées et irrecevables.
Au demeurant, il faut reconnaître que les préconisations en faveur du Développement Durable sont parfois bien déconnectées d'autres prescriptions relatives aux intérêts directs des personnes, et entrent parfois même, à certaines occasions, en opposition avec d'autres priorités avancées. Il en est ainsi, par exemple, lorsqu'on s'essaye à imaginer la poursuite simultanée des objectifs de réduction de la pauvreté, censée être réduite de moitié d'ici 2015, et ceux du Développement Durable ! En règle général, indépendamment même des problèmes de mises en oeuvre susceptibles d'apparaître sur le terrain, on s'aperçoit que le souci de « durabilité » est singulièrement absent des programmes de lutte contre la misère, pensés avant tout suivant des axes pragmatiques et utilitaires. Dans cette ligne, on évoquera les politiques forestières tropicales, qui considèrent sans états d'âme la perspective d'une déforestation massive, envisagée sous l'angle d'une source de revenus absolument incontournable !
Comme on le comprend, un Développement Durable légitime, raisonnable, pérenne, doit donc être pensé à l'aune du pragmatisme le plus rigoureux, faute duquel tout mouvement, aussi généreux soit-il, reviendrait à bâtir sur du sable, et à aller en droite ligne à la stérilité et à l'échec.
Dans ces conditions, la posture qui doit sous-tendre les efforts consentis doit privilégier deux aspects majeurs. D'une part, il faut bannir sans pitié toute initiative, fut-elle être profitable à la biodiversité, la qualité de l'air ou la salubrité des sols, qui pourrait plonger des populations dans des conditions de survie difficiles. D'autre part, il est du plus grand intérêt de faire oeuvre de pédagogie, de manière globale, bien sûr, et en particulier auprès des populations des pays en voies de développement, car ce sont elles qui, sans peut-être en avoir conscience, sont les plus vulnérables, et seraient les premières à souffrir si les programmes de protections socio-environnementaux dont il est question ici restaient lettre morte.
Au-delà des déclarations conjoncturelles ou des postures de circonstances, il appartient donc à chacun d'entre nous de considérer les enjeux du Développement Durable d'une part en terme d'impacts bénéfiques à rechercher, mais aussi, d'autre part, en terme de pure faisabilité, sous l'angle du réalisme le plus cru qui seul, en dernière analyse, donne de la valeur aux choses.
Denis Jacquat
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